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qu'est-ce un chemin creux?
 le Passais
 
 
 

Qu'est-ce un chemin creux ?

Ces chemins s'empruntaient pour aller au champ ou dans un village voisin. Aujourd'hui, le pays s'y découvre par l'intérieur, et l'été au frais. Certains sont très profonds, à la végétation luxuriante avec des allures de sous-bois, d'autres bordés d'énormes pierres superbes et gigantesques qui arrivent jusqu'à la surface du champs au-dessus. Ici les arbres soulignent le cloisonnement de la terre, ce sont des prunelliers, des aubépines, des merisiers, des chênes, des châtaigniers...ils servaient aussi pour le chauffage (les rosses).

Histoire d'un paysage

La vie agricole repose sur une longue tradition : une méditation plusieurs fois millénaire liée à cet horizon, un apprentissage, toujours en cours, de la nature qui se plait, ici et là, ou se moque et n'en fait qu'à sa tête.

Interpréter cette verte explosion, cette fête printanière, et la suivre jusqu'aux frimas : en déduire quelle plante se sentira mieux sur ce sol, quel fruit profitera au mieux dans ce climat. A l'écoute du frissonnement de sa végétation, sensible à ses humeurs, l'homme qui se promenait pour manger cueilleur ou chasseur devient sédentaire. Il devient ce paysan attaché à sa terre : celle qui lui donne sa pitance, parfois maigre malgré ses efforts tenaces et entêtés, parfois luxuriante et c'est la fête. Mais c'est sa terre, il vit à travers elle. Un attachement, un amour parfois maudit, mais qui dans notre langage a donné le mot racine. L'homme enraciné dans un lieu, à son service, naît et vit et meurt. Comme tout trésor précieux, la vie de tous en dépend, il faut défendre sa pitance des passants, de ces voleurs qui veulent s'accaparer l'effort des autres : la société s'organise. Il y a les plus doués : ceux qui chantent à l'unisson de cette terre, en décryptent les signes et en tirent le meilleur parti. Il y a les autres, ces impatients qui sont habiles et agiles et forts aussi, mais n'ont pas cette prescience, cette poésie à l'écoute assidue, attentive et obstinée. Vie des champs, vie de chasseurs se sont accomodées de la nécessité : manger. L'ailleurs, devient un danger, l'inconnu, mais aussi d'autres expériences, d'autres découvertes, utiles, demande de l'audace. L'ici, demande prévoyance, épargne, fidélité. Nécessité et protection ont jaugé et organisé cette société entre les plus enclins à faire pousser la moindre graine, et ceux à l'humeur batailleuse, les plus propices à défendre leur maigre trésor. De chasseurs, la tribu s'était posée sur un sol où les premières clairières se sont dessinées, où les premiers abris ont été réparés pour durer. Une appartenance à un lieu, qui mit l'homme au service de cette terre, un contrat liant ses efforts à un espoir de moisson, et en retour, l'homme se l'appropriait cette terre, pour manger et vivre, prêt à se battre : un contrat qui va avec la peur de perdre. Cette terre fut arrosée de pluie et de sueur, et de sang aussi.

Cet horizon qui se profile sous nos yeux est donc un livre d'histoire. Parfois nul écrit, juste des vallons et des collines, des arbres, une rivière, des champs, un toit au loin à la cheminée qui fume. Une fumée qui dit les arbres coupés, le bois scié, fendu, rangé en un tas soigné. Le toit raconte les techniques employées, la maison dit la pierre extraite, l'argile qu'il a fallu modeler et cuire pour en tirer les tuiles, la chaux pour coller ces pierres, l'effort et la chaîne de bras utiles pour construire un simple mur. Un logis exprime la région, le climat, le bâtisseur... L'eau de la rivière, détournée pour arroser ou prendre sa force, raconte encore bien d'autres conquêtes. La taille d'un champ nous livre les moyens mis en oeuvre : un homme n'a que ses bras et l'outil qu'il a inventé pour travailler la terre, les animaux ont prêté leur énergie, les machines ont permis de traiter des surfaces encore plus grandes...

Notre paysage est ce grand livre d'histoire qui s'est écrite avec le temps.

Une parcelle cultivée

Les faucilles datant de l'âge de bronze se retrouvent plutôt dans les plateaux calcaires de l'Est de la France. Le climat à l'Ouest était-il moins favorable ou les terres acides étaient-elles moins accueillantes ? Le pays est couvert de bois et de forêts. Pourtant la civilisation néolithique y existe : divinités ou culte des morts, ces dolmens et menhirs répandus sur tout le territoire y sont à l'Ouest bien plus connus, plus nombreux. Plus préservés peut-être, par moins de passage... Plus à l'Ouest encore, on bute sur l'océan. Mais l'homme sait naviguer et il parait que c'est par l'Ouest qu'est venue la civilisation dolménique. Et ce serait par cette même voie qu'arrivent le cuivre. Venu de l'Ibérie, il se répand par l'Ouest de la Gaule et dans les îles Brittanniques.

Par contre, les Celtes arrivent eux par l'Est, à la fin de l'âge de bronze. Des envahisseurs, des émigrants, qui ne supplantent pas vraiment l'indigène mais s'adaptent selon le lieu : à l'Ouest, l'implantation parait plus facile, tandis qu'à l'Est les afflux semblent avoir été plus belliqueux. La communauté agraire s'ouvre alors sur une société qui a une caste militaire : l'âge du fer est là. L'ère des invasions, du désordre et de l'insécurité commence : camps retranchés, oppidum, il faut des refuges qui sont bien loin des paisibles cabanes agraires qui ont vite disparues.

Donc, au départ, la parcelle eut la taille exacte des moyens mis en oeuvre pour la défricher. Mais pourquoi l'homme défriche-t-il alors ? La population est-elle devenue plus nombreuse : il étend son territoire. Ces parcelles sont protégées par la forêt impénétrable : il faut connaître les chemins pour y accéder. Ses limites sont donc les bois et la forêt. Sur ses bords, les ronces et les arbustes, épine blanche, épine noire, cornouiller, bonnet d'évêque (fusain), etc, tentent de reconquérir sans cesse cet espace "vide", en recherche d'air et de lumière. Les animaux y trouvent leurs aises et leurs sentiers pour venir y grignoter leur nourriture. Alors, parfois on y creuse un fossé, ou encore les pierres rammassées dans le champ servent à monter un muret. Venez au moyen-âge, on agit toujours de la même manière pour défricher : découpée à la hache, la forêt cherche à reprendre son espace et progressivement apparaissent des étages de végétation. L'étage le plus haut : les grands arbres et son espèce la plus dure à pousser, les chênes avec des hêtres. Les bouleaux, les trembles, ont une poussée plus hâtive ils forment souvent cette forêt qui repousse (mais il n'y a pas encore les acacias car ils arrivent plus tard sur notre sol). Ensuite viennent le charme, le coudrier, tous ces arbustes de taillis et enfin une végétation plus basse, celle avec les ronces décrites plus haut.

 

Reboisement ou défrichement

Comment distinguer une lisière de défrichement ou celle d'un reboisement ? Premier point, les grands reboisements sont très récents, avant on ne laissait la forêt revenir que sur des parcelles mal commodes (étroites ou éloignées). Donc leur forme d'anciennes parcelles permet de les repérer sur une carte. Cet abandon se détecte aussi : d'abord les ronces, les buissons, puis viennent les espèces à croissance hâtive qui poussent au hasard. Une irrégularité d'autant plus remarquée que le bois est récent. Quand il s'agit d'un reboisement recherché, on repère une essence identique comme souvent les conifères ou les acacias sont utilisés pour occuper un sol calcaire. Lieu et essence renseignent sur la raison et le but de ce bois. Les parcelles défrichées et la forêt, les bois sont en place. Maintenant il faut s'occuper des chemins qui en permettent l'accès.

 

Les chemins

D'abord chemin d'accès aux parcelles ou aux bois, ces chemins se font route, voie commerciale. Nos chemins ruraux, toujours existants, sont l'oeuvre d'une population rurale beaucoup plus dense que celle d'aujourd'hui. Une communauté plus nombreuse car il fallait plus de bras, et la France était rurale avant tout. Ces chemins sont une vraie charpente sur laquelle s'articule la surface des terres. Certaines routes récentes traduisent une autre préoccupation : à grande vitesse, plus droites, elles traversent et coupent... Mais ces routes obligent à exproprier, elles reviennent chères si elles ne suivent pas le contour des parcelles. Un chemin a donc un but et sa raison d'être : il se trace par le nombre de fois où l'on s'en sert et s'efface quand on ne l'utilise plus mangé par l'herbe qui repousse. Quand il est ancien, les buissons ont poussé à ses côtés et forci, il va d'un point à un autre en contournant les parcelles. Il a été empierré pour faire passer les lourds charrois des moissons, il devient une vraie construction. Avant les Romains, déjà, les chemins s'empierraient : ainsi les chemins au pavage en hérisson de l'ancienne Gaule, bordé de hautes pierres droites dressées sur leur tranches. Quand le terrain est marécageux, cette chaussée s'épaissit, s'élargit : ces chemins sont encore visibles de nos jours, ou au moins, on sent une fermeté particulière dûe aux structures enfouies. Quand le sol est rocheux, le chemin garde la trace du passage des roues qui l'ont usé en deux sillons parallèles.

Donc son abord, son implantation dans les terres, retrace son usage même quand les maisons alentour ont disparu. Ainsi, quand les plateaux calcaires furent abandonnées au profit des vallées : la raison est partie mais les chemins maçonnés sont restés. On l'appelle chemin ferré, chemin pierré, chemin de César aussi, qu'il soit romain ou non. Cette voie primitive n'est pas qu'une voie de circulation, elle est la base du morcellement agraire, de ces mille lanières minces qui morcelaient la campagne ancienne. Aujourd'hui, elles servent souvent de limites, comme les lisières de forêts ou les cours d'eau.

"Le vieux chemin est ainsi comme le trait définitif, la ride creusée par le vieil âge sur cette face dolente de nos campagnes. " écrit Gaston Roupnel.

Ces vieux chemins convergeaient tous vers un centre, le village. Quand il a disparu, il devient un lieu où l'épine noire et la ronce prospèrent. Les parcelles s'y dessinent autrement, exiguës, courtes et massives au lieu de ces mille lanières minces.

 

(en construction)

bibliographie :
Gaston Roupnel Histoire de la campagne française
Marc Bloch Histoire rurale française